Amazon a mis à jour le 23 octobre 2026 sa présentation des lunettes connectées destinées à ses livreurs : un petit écran dans le champ de vision, une caméra qui lit les codes-barres et prend automatiquement la photo de preuve de livraison, un boîtier de calcul porté sur le gilet. L’entreprise vise 5 000 appareils en 2026 et plus de 20 000 d’ici fin 2027. Pour un employeur européen, le projet sert de cas pratique : les lunettes connectées au travail filment à la fois le salarié dans son activité et tout ce qui se trouve devant lui.
Ce qu’Amazon annonce, et ce que la presse rapporte
Selon Amazon, l’écran affiche le nombre de colis, l’itinéraire, les instructions d’accès et des alertes, par exemple la présence probable d’un chien ou un dépôt à une adresse différente de celle prévue. La caméra prend des images fixes, sans vidéo ni son. Visages et plaques d’immatriculation seraient floutés, les images chiffrées, accessibles à peu de personnes et supprimées après une courte durée. Le port serait facultatif, un interrupteur permettrait de couper la caméra, et aucune image ne serait prise entre deux arrêts.
Le 1er octobre 2026, Presse-Citron, reprenant une tribune publiée par Bloomberg, décrivait un tableau moins rassurant : plusieurs milliers de clichés par journée de travail, alimentant Wellspring, la plateforme d’IA de cartographie d’Amazon, qui modélise les quartiers et les accès aux logements. Les riverains n’auraient aucun moyen de savoir si leur maison a été photographiée, ni de demander la suppression des images. Le déploiement décrit concerne les États-Unis ; rien n’indique à ce stade une arrivée en Europe.
Lunettes connectées au travail : deux populations filmées
Le premier cercle est celui des salariés. Un appareil qui enregistre chaque arrêt, chaque scan et chaque photo de livraison produit une trace détaillée de l’activité, minute par minute. Même si la finalité affichée est la qualité de service, la tentation d’en tirer des indicateurs de productivité est forte. Le Code du travail impose d’informer préalablement les salariés (article L. 1222-4) et de consulter le CSE sur les moyens de contrôle de l’activité (article L. 2312-38). La CNIL a rappelé à plusieurs reprises qu’une surveillance continue et précise de l’activité des salariés est disproportionnée, et l’a sanctionnée dans le secteur de la logistique.
Le second cercle est celui des tiers : destinataires, voisins, passants, véhicules garés. Ils ne sont liés ni à l’employeur ni au client, ne sont pas informés au moment de la prise de vue et n’ont pas de relation leur permettant d’exercer facilement leurs droits. L’article 14 du RGPD prévoit une information même lorsque les données ne sont pas collectées auprès de la personne, et l’article 21 un droit d’opposition lorsque le traitement repose sur l’intérêt légitime. Un dispositif qui ne permet ni l’un ni l’autre aura du mal à passer le test de proportionnalité.
Le floutage annoncé réduit le risque sans faire disparaître le traitement. Une photo de façade associée à une adresse et à une heure de passage reste une donnée personnelle concernant l’occupant. Et le floutage automatique intervient après la capture : l’image d’origine existe, au moins un temps.
Réutiliser les images pour entraîner une IA
La réutilisation pour la cartographie pose une question de compatibilité des finalités (article 6, paragraphe 4). Une photo prise pour prouver une livraison n’a pas vocation, par défaut, à alimenter un modèle de cartographie. En Europe, l’organisme devrait l’annoncer clairement, justifier la compatibilité ou trouver une autre base, et en tirer les conséquences dans l’information et le registre.
Ce que l’employeur doit faire avant de déployer un dispositif porté
La question dépasse les livreurs. Caméras-piétons pour les agents d’accueil, lunettes pour la maintenance à distance, badges qui enregistrent les déplacements : les dispositifs portés se multiplient dans les collectivités, les établissements de santé et l’industrie.
- Réaliser une analyse d’impact avant le déploiement. La surveillance systématique de salariés et la collecte à grande échelle dans l’espace public figurent parmi les critères qui la rendent obligatoire.
- Fixer des finalités précises et écrire noir sur blanc celles qui sont exclues, notamment l’évaluation individuelle de la productivité si elle n’est pas assumée.
- Limiter la capture : déclenchement au moment utile, pas d’enregistrement continu, coupure possible par le salarié, durée de conservation courte.
- Informer et consulter le CSE, puis informer chaque salarié avant la mise en service.
- Prévoir une information des tiers adaptée (signalétique, voyant lumineux, mention sur le véhicule ou la tenue) et un moyen simple d’exercer leurs droits.
- Encadrer par contrat le fabricant ou l’éditeur s’il accède aux images, vérifier où elles sont hébergées et interdire leur réutilisation pour ses propres besoins.
Un dispositif qui ne résiste pas à cette liste ne devrait pas quitter le stade du pilote.
Les DPO du réseau DPO FRANCE accompagnent les employeurs publics et privés dans l’analyse d’impact des dispositifs de contrôle et la préparation de la consultation du CSE. DPO SUITE permet de conduire et d’archiver ces analyses d’impact, de documenter les mesures retenues et de suivre les engagements contractuels des fournisseurs.



















