Le 20 octobre 2026, Reuters a chiffré la domination des lunettes de Meta fabriquées par EssilorLuxottica : 81,3 % des livraisons mondiales de lunettes dotées d’IA au premier semestre. Le cabinet Omdia, cité dans la même dépêche, compte 8,4 millions d’unités livrées en 2025, contre environ 2,1 millions un an plus tôt. Avec ce volume, les lunettes connectées au travail ne relèvent plus de l’anecdote : un salarié, un prestataire ou un visiteur peut se présenter un matin avec une paire qui filme, enregistre le son et envoie des images vers un service d’IA.
Des régulateurs et des parquets qui s’en saisissent
La dépêche Reuters rassemble plusieurs signaux venus d’Europe. Les autorités de protection des données italienne et autrichienne ont indiqué examiner des incidents impliquant des élèves qui utilisaient ces lunettes à l’école. La Norvège a annoncé début octobre un projet d’interdiction temporaire dans certains lieux publics ; la presse cite parmi les lieux envisagés les écoles, les crèches, les établissements de santé et les salles de sport. Oslo avait déjà banni les lunettes équipées de caméras de ses établissements scolaires.
En France, le parquet de Paris a ouvert en septembre au moins une enquête pour des faits présumés de harcèlement sexuel, après des plaintes de femmes filmées dans la rue à leur insu puis exposées sur les réseaux sociaux. Reuters rapportait à la même date que la CNIL avait reçu moins de dix plaintes visant l’usage de ces lunettes sur le lieu de travail, et qu’un nombre croissant d’entreprises lui demandaient si elles pouvaient les interdire dans leurs locaux.
Cette dernière question arrive aussi chez les DPO. Le marché est concentré sur un fabricant, mais la question posée à l’employeur dépasse une marque : montres, oreillettes avec micro, bagues, badges enregistreurs suivront le même chemin.
Lunettes connectées au travail : qui est responsable ?
Le Comité européen de la protection des données a précisé en octobre que le porteur sort de l’exemption domestique dès qu’il utilise ces lunettes dans une activité professionnelle. Pour l’employeur, deux situations doivent être distinguées.
Dans la première, l’organisme fournit ou autorise l’appareil pour une tâche donnée : assistance à distance d’un technicien, documentation d’une intervention, formation. Le traitement est alors celui de l’employeur. Il figure au registre, il a une base légale, une durée de conservation, et le fournisseur de l’application ou du service d’IA est qualifié (sous-traitant au sens de l’article 28 ou responsable distinct). Les transferts hors Union sont vérifiés.
Dans la seconde, le salarié apporte ses propres lunettes, sans rien demander. L’employeur n’a pas décidé du traitement, mais les images captées dans ses locaux peuvent concerner des collègues, des clients, des usagers, des documents confidentiels ou des écrans affichant des données personnelles. Une diffusion de ces images peut constituer une violation de données dont l’organisme devra répondre, et le silence de la politique interne ne protège personne.
Interdire ou encadrer : ce que permet le droit du travail
Le Code du travail interdit d’apporter aux droits des salariés des restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche ni proportionnées au but recherché. Une interdiction générale et absolue des objets connectés personnels sera difficile à défendre. Une restriction ciblée, motivée par la protection des personnes ou du secret, se défend beaucoup mieux : zones d’accueil du public, locaux où circulent des données sensibles, salles de réunion, vestiaires, zones de production protégées.
La règle a sa place dans le règlement intérieur, ou dans une note de service qui lui est assimilée, avec la procédure prévue : consultation du CSE, communication à l’inspection du travail, dépôt et publicité. Une charte informatique annexée au règlement intérieur peut porter le détail.
Ce que l’organisme doit vérifier et faire
- Recenser les objets capables de filmer ou d’enregistrer le son et les situations où ils posent problème : contact avec le public, données de santé, mineurs, secret des affaires.
- Rédiger une règle par zone et par usage, motivée, plutôt qu’une interdiction de principe. Prévoir le cas des prestataires et des visiteurs, qui ne sont pas soumis au règlement intérieur et relèvent des conditions d’accès au site.
- Consulter le CSE et informer les salariés. Une règle connue de tous évite des sanctions disciplinaires contestées.
- Encadrer tout usage professionnel autorisé : inscription au registre, analyse du fournisseur, contrat article 28 ou analyse de responsabilité conjointe, désactivation des fonctions inutiles, durée de conservation courte. Si l’appareil peut filmer des données de santé ou des personnes vulnérables, réaliser une AIPD.
- Prévoir la conduite à tenir en cas d’incident : signalement interne, évaluation du risque, notification à la CNIL sous 72 heures si une violation de données est caractérisée (article 33) et information des personnes si le risque est élevé (article 34).
- Former les managers et l’accueil, qui devront faire respecter la règle sans transformer chaque échange en conflit.
Dans les services de santé au travail et les collectivités que j’accompagne, la difficulté vient rarement du texte. Elle vient du moment où un agent d’accueil doit demander à quelqu’un d’ôter ses lunettes. Une règle écrite, affichée et connue du personnel rend cette demande beaucoup plus simple.
Le marché va continuer de croître, avec l’arrivée annoncée de concurrents. Reuters rapporte que des analystes jugent une interdiction totale peu probable en Europe, tout en s’attendant à davantage de restrictions. Pour l’employeur, la politique interne reste l’outil qu’il maîtrise. Le compte rendu de Reuters sur l’enquête du parquet de Paris et la déclaration du CEPD donnent le contexte complet.
Les DPO du réseau DPO FRANCE aident les employeurs à rédiger ces règles, à les articuler avec le règlement intérieur et à préparer la consultation du CSE. DPO SUITE conserve le registre, les analyses d’impact, les contrats fournisseurs et l’historique des incidents, pour que chaque décision soit documentée.



















