Si votre organisation fait tourner un chatbot, publie des visuels retouchés par une IA ou laisse un outil rédiger des brèves d’actualité, l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle vous concerne le 2 août 2026. Dans onze jours. Et la question qui vous occupe n’est probablement pas la théorie du texte, mais celle-ci : qu’est-ce que je dois annoncer, où, et qui doit le faire ?
La Commission européenne a publié ses lignes directrices sur la transparence des contenus générés par IA, mises à jour le 20 juillet 2026. Elles ne créent aucune obligation nouvelle : elles précisent le périmètre de celles qui existent déjà, en distinguant ce qui pèse sur le fournisseur du système et ce qui pèse sur vous, l’organisation qui l’utilise. Pour un DPO ou un référent qui cumule déjà d’autres missions, c’est la différence entre un chantier ingérable et une liste de cinq ou six actions concrètes. Voici cette lecture, côté déployeur.
Qui doit annoncer quoi au 2 août 2026 ?
L’article 50 répartit les obligations entre deux rôles. Le fournisseur, celui qui développe le système d’IA et le met sur le marché, doit concevoir son outil de manière à ce que les personnes sachent qu’elles s’adressent à une machine, et doit apposer sur les contenus produits un marquage lisible par machine permettant de détecter leur caractère artificiel.
Le déployeur, c’est-à-dire l’organisation qui utilise le système sous sa propre autorité, doit de son côté informer les personnes dans trois cas : lorsqu’elles sont exposées à un système de reconnaissance des émotions ou de catégorisation biométrique, lorsqu’un contenu de type deepfake est publié, et lorsqu’un texte portant sur un sujet d’intérêt public est publié sans relecture humaine ni responsabilité éditoriale.
C’est ce troisième cas qui surprend le plus souvent. Une collectivité qui alimente sa rubrique d’actualités avec un générateur de texte, une mutuelle qui publie des analyses de marché produites automatiquement, une fédération professionnelle qui diffuse des synthèses réglementaires : tous sont déployeurs au sens du texte, et tous doivent annoncer l’origine du contenu si personne ne l’a relu avant publication.
Que contiennent les lignes directrices publiées par la Commission ?
Le document est accessible sur le portail Digital Strategy de la Commission, avec le texte officiel des lignes directrices sur la transparence des contenus générés par IA. Il a été construit avec les États membres, le comité européen de l’IA et les contributions d’une consultation publique.
Son apport tient en quatre points. D’abord, il clarifie qui est fournisseur et qui est déployeur tout au long de la chaîne de valeur, y compris dans les configurations où un outil est revendu, intégré ou personnalisé. Ensuite, il définit les notions clés : système interagissant directement avec des personnes, contenu de synthèse, deepfake, texte d’intérêt public. Il donne également des exemples de situations couvertes et de situations exclues, notamment les opérations d’édition standard. Enfin, il explique comment démontrer sa conformité, en adhérant au code de bonnes pratiques sur la transparence des contenus générés par IA ou, à défaut, par tout autre moyen d’un niveau équivalent.
Ce dernier point mérite d’être lu deux fois. L’adhésion au code n’est pas obligatoire, mais si vous ne l’adoptez pas, la charge de démontrer que vos mesures valent autant vous revient. En pratique, cela veut dire : écrire ce que vous faites et pourquoi. Le sujet du marquage technique proprement dit, métadonnées et filigranes, a déjà été détaillé dans notre article sur le mode d’emploi du marquage des contenus IA.
Suis-je fournisseur, déployeur, ou les deux ?
La réponse par défaut, pour une entreprise ou une collectivité française, est : déployeur. Vous achetez des licences, vous branchez des API, vous utilisez des fonctions d’IA intégrées dans des outils que vous n’avez pas conçus.
Mais la bascule vers le statut de fournisseur est plus facile qu’il n’y paraît. Elle intervient notamment si vous mettez un système d’IA sur le marché sous votre propre nom ou votre propre marque, ou si vous modifiez substantiellement un système existant. Une collectivité qui déploie un assistant conversationnel développé sur mesure et le diffuse à d’autres collectivités sous son nom change de rôle, et hérite au passage des obligations de marquage. Le sujet mérite d’être tranché explicitement, système par système, plutôt que supposé.
Quels contenus doivent être annoncés, et sous quelle forme ?
| Situation | Qui informe | Ce qui doit être porté à connaissance |
| Chatbot ou assistant en contact direct avec le public | Le fournisseur, par conception du système | Que l’interlocuteur est une IA, sauf si cela est évident pour une personne raisonnablement avertie |
| Images, sons, vidéos ou textes générés ou manipulés | Le fournisseur | Un marquage lisible par machine permettant de détecter le caractère artificiel du contenu |
| Deepfake diffusé par votre organisation | Le déployeur | Que le contenu a été généré ou manipulé artificiellement |
| Texte sur un sujet d’intérêt public publié sans relecture humaine | Le déployeur | Que le texte a été produit par une IA |
| Reconnaissance des émotions ou catégorisation biométrique | Le déployeur | Le fonctionnement du système, auprès des personnes exposées |
Deux précisions comptent pour la mise en oeuvre. L’annonce doit intervenir au plus tard lors de la première interaction ou de la première exposition, pas dans une page de mentions que personne n’ouvre. Et elle doit être compréhensible : une ligne de métadonnées invisible ne remplit pas l’obligation d’information des personnes, elle remplit celle du marquage technique. Ce sont deux exigences distinctes qu’on a tendance à confondre.
Qu’est-ce qui échappe à l’obligation ?
Les lignes directrices donnent des exemples d’exclusions, et ils sont utiles pour éviter de sur-appliquer le texte, ce qui est le travers classique quand un calendrier approche.
- Les opérations d’édition standard, celles qui ne modifient pas substantiellement la réalité représentée : recadrage, correction de luminosité, réduction du bruit, retouches d’assistance courantes.
- Les textes d’intérêt public qui font l’objet d’une relecture humaine et d’une responsabilité éditoriale assumée par une personne identifiée. La relecture n’est donc pas une formalité : c’est ce qui fait tomber l’obligation d’annonce.
- Les usages internes qui n’aboutissent à aucune publication ni exposition de personnes extérieures, même s’ils restent soumis, eux, aux règles de protection des données.
Le contrôle relève des autorités nationales de surveillance du marché, du Bureau de l’IA pour les systèmes qu’il supervise, et du Contrôleur européen de la protection des données pour les institutions de l’Union. L’article 99 du règlement prévoit, pour les manquements aux obligations de transparence, des amendes pouvant atteindre 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires annuel mondial. Ce n’est pas le montant qui doit motiver l’action, c’est le fait qu’aucune de ces obligations ne se rattrape après coup : un contenu publié sans annonce reste publié sans annonce.
Par quoi commencer lundi matin ?
La séquence tient en sept actions, et elle se mène sans outil particulier si votre périmètre est réduit.
- Recenser les systèmes d’IA réellement utilisés, y compris ceux qui se sont invités dans des outils déjà en place : suite bureautique, CRM, outil de support, générateur de visuels, module de traduction.
- Pour chacun, trancher votre rôle par écrit : fournisseur, déployeur, ou les deux.
- Lister les contenus diffusés à l’extérieur qui sortent, en tout ou partie, de ces systèmes.
- Interroger chaque éditeur par écrit sur le marquage qu’il applique, sous quelle forme, et depuis quelle version. Conserver la réponse, elle constituera votre preuve.
- Désigner qui relit les textes destinés au public, et tracer cette relecture avec une date et un nom.
- Rédiger une fois pour toutes les formulations d’annonce : bandeau du chatbot, mention sous les visuels, ligne en pied de publication.
- Documenter les décisions, y compris celles de ne rien faire, avec leur motif.
Cette cartographie recoupe très largement celle que vous avez peut-être déjà entamée pour le registre des systèmes d’IA, et elle gagne à être adossée à une charte d’usage de l’IA qui fixe qui a le droit de publier quoi. Les DPO qui outillent ce suivi plutôt que de le tenir dans un tableur constatent surtout un gain le jour où il faut prouver ce qui a été décidé, et quand.
DPO SUITE permet de rattacher chaque système d’IA à son rôle, fournisseur ou déployeur, et de conserver les réponses des éditeurs au même endroit que les traitements concernés. Les échanges avec les fournisseurs et les décisions prises restent horodatés. C’est le même réflexe que pour le registre des traitements : ce qui n’est pas tracé au moment de la décision se reconstitue mal deux ans plus tard.
Pourquoi ce chantier ne se referme pas le 3 août ?
Parce que la transparence des contenus IA n’est pas un état à atteindre, mais une propriété à maintenir. Vos éditeurs vont faire évoluer leurs systèmes, activer ou désactiver des fonctions de marquage, changer de version de filigrane. Vos équipes vont adopter de nouveaux outils sans passer par vous. Et le périmètre des contenus publiés bougera plus vite que votre inventaire.
La bonne nouvelle, c’est que le travail utile est cumulatif. Une organisation qui sait, à tout moment, quels systèmes elle utilise, dans quel rôle, avec quel marquage et quelle relecture, répond du même coup à une bonne partie de ses autres échéances sur l’IA. Celles qui arrivent, comme les autres obligations calées au 2 août 2026, s’appuieront toutes sur le même socle : savoir ce qu’on utilise.
C’est aussi une position confortable vis-à-vis de la direction. Le jour où quelqu’un demandera si l’organisation est en règle sur les contenus générés par IA, la réponse ne sera pas une opinion, mais un état des lieux daté. C’est exactement ce que les lignes directrices européennes cherchent à rendre possible : moins d’interprétation, plus de démonstration.



































